Une enfant confessée à la contrepèterie

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    Quand j’étais petite, ma chanson préférée c’était « il court il court le furet »… Cette chanson pour moi c’était l’incarnation de l’enfance, de l’innocence. Avec mes copines, on la chantait en chœur, en courant à cloche-pied, dans la cour de récré. Dès qu’on en avait l’occasion, nous en remettions une couche. Enfant, je l’ai tellement chantée que je me souviens très bien le jour de mon passage à l’âge adulte : ce jour où mon grand frère cruel m’a crié au nez qu’il adorait cette contrepèterie… C’était rare une double contrepèterie, avait-il ajouté pour enfoncer le couteau… La petite Paulette s’était faite enflée doublement…

    J’avais 15 ans. Je découvrais le mot et un sentiment de gêne, de honte m’habitait. Au plus profond de mon être, je m’étais sentie trompée, comme si l’on s’était fichu de moi pendant toute mon enfance… Comment avait-on pu me laisser me ridiculiser ainsi pendant de si longues années… Le furet cessait de courir innocemment… J’avais besoin d’une cure, ou de me cacher dans un fourré…

    Quelques semaines plus tard, alors que je digérais difficilement l’affront, je décidai de m’intéresser à l’origine de ma honte: je me mis à étudier le contre-pet, cet « art de décaler les sons que débite notre bouche »…

    Après cette première épiphanie quelque peu douloureuse (pour moi, pas pour le furet - il n’y avait pas eu de violence animale dans cette contrepèterie, c’était déjà une consolation), de nouvelles révélations allaient changer ma vie encore plus profondément…

    Tout d’abord en lisant. Quelle joie de découvrir que c’était Rabelais le premier, ce grand nom de la littérature française, qui avait utilisé cette technique pour cacher ses plaisanteries grivoises et ainsi échapper à la censure de l’Église qui sévissait à son époque.

    Mon idole Rabelais était certainement l’inventeur de la contrepèterie… Rien que ça…

    Et avec sa mythique « folle de la messe », il adressait un magnifique pied de nez à cette Eglise dont il reprochait le manque de légèreté. Rabelais avait été condamné plusieurs fois dans sa vie pour irrévérence, mais l’art de la contrepèterie alors inconnu de ses censeurs, avait comme lui échappé à la prison, et acquis ce même esprit libre, provoquant et apparemment insaisissable qui avait fait la réputation de mon auteur préféré. Grâce à lui, j’avais appris à aimer les contrepèteries. J’avais ravalé mon humiliation de fin d’enfance, pardonné mon grand-frère… Mieux: j’étais à présent fière d’être française*, comme une contrepèterie, satirique et décalée. En apparence sérieuse, mais comme tout le monde, un peu coquine au fond.

    Je découvrais ensuite que « Pete Sampras » n’était pas le sportif inoffensif que tout le monde croyait. Ce nom de scène cachait une vérité difficile à admettre pour ses fans… Quelle ne fut ma surprise quand j’apprenais d’une part qu’il fumait; et que d’autre part, il le cachait au grand public. Au final il nous avait bien eus avec son pseudonyme, c’était le crime parfait d’une certaine manière. Un vice passé totalement inaperçu mais avec classe… Cela lui ressemblait bien finalement…

     

     

    Et depuis, au travail, le « stagiaire que je suis s’applique »:

    -j’ai deux collègues au travail que j’aime particulièrement saluer le matin: « Salut Fred! » « Salut Patrick! »

    -quand il s’agit d’organiser un événement, je laisse toujours le « choix dans la date »

    -quand je passe un entretien d’embauche avec une personne impressionnante, je pense à sa mère, femme d’agriculteur qui « vit au champ », et ça me calme

    Bref, la contrepèterie est devenue ma meilleure amie.

    La contrepèterie, j’en ai même fait l’acteur principal de mon rapport de stage: le sujet m’ennuyait à un point (!), c’était un vrai calvaire; mais le jour où j’ai décidé de cacher une contrepèterie par paragraphe, dans ce qui restera pour moi l’œuvre de ma vie, tout a changé. Ce rapport de stage devenait tout d’un coup intéressant - la seule déception c’est que mon correcteur n’a pas même relevé une seule d’entre elles… Je me rassure et je persiste à croire qu’il les aura relevées, mais aura préféré garder le secret : ça reste entre nous ma petite Paulette, se sera-t-il dit… (quel gentleman ce correcteur…)

     

    *Note de l’auteur: Certains me diront que la contrepèterie n’est pas le propre de la langue française… Ils pensent certainement à « Guerre et Paix » de Tolstoï, ou à « Conan le Barbare ».

    Je préfère prendre la « chose en riant », leur emboîte le « pas avec conscience », et je maintiens que cet art a été développé à un tel niveau en France, que s’il existait une compétition mondiale, le pays de « la vache qui rit » dominerait celle-ci sans équivoque: elle ferait de ses adversaires des « bouchées à la reine ».

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    Si comme moi, vous êtes fans de cet art délicieusement subversif du calembour inversé, voici une liste de ressources qui pourraient vous intéresser:

    -https://www.contrepetries.com j’y ai particulièrement aimé la rubrique « apprendre à contrepéter »

    -https://www.lalanguefrancaise.com/linguistique/contrepeterie voici un article écrit par une femme un peu plus experte des contrepèteries que moi

    -https://www.lecanardenchaine.fr/breves/sur-lalbum-de-la-comtesse/#short-1305 n’oublions pas le Canard Enchaîné qui publie des contrepèteries dans sa rubrique « Sur l'album de la comtesse » - une référence en la matière

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